REFLEXION SUR LA JUSTICE COMME BIEN

Par KHOJI YAVA
Christian et BANZA Christian, OCD, étudiants en philosophie.

INTRODUCTION

 Notre humanité aspire à plus de justice. C'est non sans raison que dans son ouvrage, «  questions de morale », Denis Collin, professeur de
philosophie, chargé de cours à l'université de Rouen, et auteur de nombreux ouvrages en philosophie morale et politique, affirme que le point focal de la pensée morale est la justice.  En effet, « le champ déterminé ainsi par Hegel est exactement celui que traitent les théories de la justice dont la Théorie de la justice de Rawls constitue une sorte d'archétype »[1]. C'est dans cette optique que s'insère notre présent travail qui se veut un
approfondissement de nos connaissances philosophiques sur l'œuvre de John Rawls, « Théorie de la justice », en sa neuvième et dernière partie. Il s'agit pour nous  en tant qu'étudiants en philosophie, de rendre compte de notre compréhension qui consiste en une présentation de sa théorie de la justice comme bien.


Pour y parvenir, l'architecture de notre périple intellectuel comprend, hormis l'introduction et la conclusion, trois axes suivants : la justice comme
bien, la théorie de la justice comme équité et les raisons de la priorité de la liberté. Dans le premier il s'agit de montrer l'exigence de l'autonomie et l'objectivité pour une société idéale, quant au second point nous y traitons l'idée de la justice sociale, le problème de l'envie, l'égalité, le bonheur et
les fins dominantes  et enfin le troisième axe concerne l'hédonisme comme méthode de choix, l'unité du moi et le bien du sens de la justice.

Le but de Rawls est la réalisation d'une société bien ordonnée où la justice comme bien vise à promouvoir une vie d'égalité de droit et d'équité entre les citoyens d'une même nation. Cela étant dit, voici ci-dessous le poumon de notre réflexion.


I. La justice comme bien

Dans ce chapitre, John Rawls examine la seconde et dernière partie du problème de la stabilité dans les lignes des points précédents. Elle concerne la question de la congruence entre la théorie de la justice comme équité et la théorie du bien comme rationalité. Il démontre que, « dans le contexte d'une société bien ordonnée, le projet rationnel de vie que peut avoir un individu renforce et exprime son sens de la justice »[2].


L'auteur approfondit cette thèse en examinant tour à tour les divers attraits d'une société idéale, bien ordonnée, puis la façon dont la justice de ses
dispositions contribue au bien de ses membres.  C'est ainsi qu'il note en premier lieu qu'une telle société rend possible l'autonomie
de l'individu et l'objectivité de ses jugements concernant le juste et la justice. En second lieu, il indique comment la justice se combine avec l'idéal de la communauté sociale, attenue la tendance à l'envi et à la rancune ; elle définit un équilibre où la liberté est prioritaire.[3]


Et en dernier lieu, Raswls tente de montrer comment de justes institutions rendent possible l'unité du moi et permettent aux êtres humains d'exprimer leur nature de personne morales, libres et égales.

En rassemblant toutes ces caractéristiques, l'auteur poursuit comme but de démontrer que, dans une société bien ordonnée, un sens efficace de la justice est une partie du bien d'un individu, contrôlant ainsi les tendances à l'instabilité et même les éliminant complètement. Abordons à présent les extraits ou desiderata auxquels Rawls fait allusion pour une société bien ordonnée.

I. 1. L'autonomie

Parlant de l'autonomie, Rawls souligne que la relation d'autonomie implique que, lorsque les membres d'une société bien ordonnée évaluent leur projet de vie grâce aux principes du choix rationnel, ils décident de maintenir leur sens de la justice comme règle de leur conduite les uns à l'égard des autres.[4] Ainsi, les sociétés bien ordonnées renforcent des individus rationnels dans leur sens de la justice.


Dans une société bien ordonnée, on ne peut pas non plus s'opposer à la pratique de l'instruction morale qui inculque un sens de la justice, dit Rawls.[5]
En ces termes, il implique l'importance de la formation intellectuelle et intégrale de l'homme qui serait comme un pari de toute vie morale. C'est en
bref l'éducation morale qui est en fait, l'éducation pour l'autonomie. Car l'instruction est alors raisonnée, permise par le développement de
l'entendement, comme l'exige le devoir naturel du respect mutuel. L'éducation morale est donc l'autonomie. Et Rawls de souligner que : agir de manière autonome, c'est donc agir à partir de principes auxquels nous consentons en tant qu'êtres rationnels, libres et égaux, et que nous devons comprendre de cette façon. Ainsi, ces principes sont objectifs.[6]              


2. Les principes objectifs ou objectivité

Ce sont des principes que nous voudrions que chacun, y compris nous-mêmes suive, si nous pouvions adopter tous ensemble le point de vue général approprié. C'est celui-ci que définit la position originelle et ses conditions incarnent aussi celles de l'objectivité. Alors, vient l'idée du voile d'ignorance qui nous empêche de constituer notre conception morale en fonction de nos intérêts et de nos attachements
particuliers.[7]

Ainsi, l'objectivité se constitue en ce sens que, nous considérons notre société et la place que nous y occupons de manière objective, c'est-à-dire que nous partageons un point de vue commun avec les autres et ne formulons pas nos jugements à partir d'une perspective personnelle. Nous ne considérons pas l'ordre social à partir de notre situation, mais nous adoptons un point de vue que chacun peut adopter sur un pied d'égalité. Autrement dit, l'objectivité s'explique par un détachement des affinités personnelles, des intérêts et des conceptions erronées du jugement.
Un recul par rapport à l'objet traité doit être envisagé. Cela conduit à une des valeurs suprêmes de la rationalité : la justice. Et Rawls de le
confirmer : « les vertus de l'esprit critique comme l'impartialité et la prudence sont les vertus par excellence de l'intellect et
de la sensibilité qui nous en rendent capables ».[8]

Et une des conséquences de l'effort pour être objectif, pour former nos conceptions et nos jugements moraux à partir d'un point de vue commun, est que nous avons ainsi plus de chance d'arriver à un accord. Répétons- le comme le dit Rawls lui-même : «  l'interprétation de l'autonomie et de l'objectivité dépend de la théorie de la justice»[9] comme équité. Nous comprendrons cela dans les  lignes qui suivent.


II. La théorie de la justice comme équité

Pour définir cette thèse, Rawls y parvient en posant les questions qui suivent : comment affirmer que la conscience de ceux qui veulent agir selon les directives d'une conscience erronée se trompe et non la nôtre et dans quelle circonstance doivent-ils être forcés de renoncer à ces opinions ? Il répond à ces questions en évoquant la position originelle : la conscience d'un individu est induite en erreur quand il cherche à nous imposer des conditions qui violent les principes auxquels nous devrions tous consentir dans cette situation.[10] L'idée de la position originelle sert alors à rendre compte de façon cohérente des deux notions, c'est-à-dire celle de l'autonomie et celle de l'objectivité.

Pour conclure cet extrait, Rawls pense qu'une société bien ordonnée affirme l'autonomie des personnes et encourage l'objectivité de leurs jugements bien pesé sur la justice en s'accordant avec les principes qui seraient choisis dans la position originelle ou en révisant leurs jugements pour qu'ils s'accordent avec les principes (cf. Rawls, J. La justice comme bien, p.564). Voilà en premier ce qu'il faut, en premier, pour une société bien ordonnée et en voici ce qui suit.


II. 1. L'idée d'union sociale 

Après s'être focalisé sur l'autonomie et l'objectivité qui relèvent de l'individualisme, il est important à Rawls d'élargir le champ pour parler d'un aspect communautaire, aussi important pour une société bien ordonnée.

Pour appréhender ce point, Rawls rappelle l'une des conditions de la position originelle qui est que les partenaires savent qu'ils sont soumis au contexte de la justice.[11] Il
cherche alors à savoir si une société bien ordonnée réalise le bien de la communauté. Ces partenaires doivent alors supposer que chacun a une conception de son propre bien à partir de laquelle il émet des revendications vis-à-vis des autres membres du groupe. [12]

Ainsi, la société est conçue comme une entreprise de coopération en vue de l'avantage mutuel, elle est bien caractérisée à la fois par un conflit d'intérêt  et par une identité d'intérêt.[13]

En donnant ces hypothèses, Rawls en arrive à démontrer que les personnes, en faisant partie, qu'il s'agisse d'individus ou d'associations, ont leur propres fins privées qui sont soit en concurrence, soit indépendantes, mais en aucun cas, complémentaires. C'est-à-dire, chacun ne considère l'organisation sociale que comme un moyen pour ses propres fins privées. Il suppose aussi que la répartition actuelle des avantages est largement déterminée par le rapport de forces et l'équilibre des positions stratégiques qui résultent du contexte existant.[14] C'est là la doctrine du contrat qui implique comme idéal la société privée, du moins quand la répartition des avantages respecte un niveau suffisant de réciprocité,
ajoute Rawls. Sachant que nous avons besoin les uns des autres, le bien des autres et le nôtre sont complémentaires. Rawls est ainsi conduit à l'idée que l'espèce humaine forme une communauté dont chaque membre bénéficie des qualités et de la personnalité de tous les autres. Tous reconnaissent que le bien de chacun est un élément d'un système sur lequel ils sont d'accord et qui leur apporte des satisfactions à tous.[15]


Donc, nous venons là de voir que les vertus morales sont des excellences, c'est-à-dire qu'il est rationnel de les désirer pour soi-même et pour les
autres comme des biens appréciés en eux-mêmes ou dans des activités qui fournissent une satisfaction en elles-mêmes. Or ces excellences se manifestent dans la vie publique d'une société  bien ordonnée. Cependant, pour finir, Rawls fait remarquer qu'une société bien ordonnée ne supprime pas la division du travail au sens le plus général en dépassant les pires aspects de cette division.[16]


En cela,  nous ne devons pas du tout souhaiter notre dépendance à l'égard des autres. Ou, la collectivité sociale ne nous rend pas excusable pour notre travail propre. A ce sujet, nous disons avec Rawls que « nous devons compter sur les autres pour réaliser les excellences que nous devons nous-mêmes laisser de côté ou qui nous font défaut ».[17]
C'est-à-dire les activités collectives de la société soutiennent nos efforts et suscitent notre contribution. Avec cela, voyons le troisième extrait pour une
société bien ordonnée.

II. 2. Le problème de l'envie

Voici un autre problème communautaire que Rawls évoque. Il commence ce point en disant : « un individu rationnel n'est pas sujet à l'envie, du moins
quand il pense que les différences entre lui-même et les autres ne sont pas le résultat de l'injustice et qu'elles ne dépassent pas certaines limites » [18]
Cet individu n'est jamais envahi par l'esprit de tendance à la domination ou à la soumission. L'hypothèse que voici, selon Rawls, s'accorde avec
l'interprétation kantienne de la justice comme équité et simplifie considérablement l'argument du point de vue de l'a position originelle.

Néanmoins,
ces tendances existent et, d'une certaine façon, il faut en tenir compte. Mais,
la société bien ordonnée correspondant à la conception hautement adoptée (ou
prédéfinie) peut-elle engendrer effectivement des sentiments d'envie et des
types de comportement qui rongeront les institutions considérées comme
justes ? Voilà la question ouverte que chacun est appelé à se poser, à
intérioriser et à laquelle réponde qui pourra.

En
effet, l'auteur examine le problème de l'envie comme illustration de la façon
dont les tendances psychologiques particulières se présentent dans la théorie
de la justice. Bien que chaque tendance (à la domination ou à la soumission)
soulève des questions différentes, la procédure générale est la même, comme
lui-même le souligne (cf. John Rawls, La théorie de la justice, p.574).

Ainsi
vient la définition de l'envie : « la tendance à éprouver de
l'hostilité à la vue du plus grand bien des autres, même si leur condition plus
favorisée que la nôtre n'ôte rien à nos propres avantages. Nous envions ceux
dont la situation est supérieure à la nôtre et nous voulons les priver de leur
plus grand avantage même s'il est nécessaire pour cela que nous renoncions
nous-mêmes à quelque chose »[19].
Rawls ajoute à cette définition : quand les autres sont conscient s de
notre envie, ils peuvent devenir jaloux de leur contexte meilleur et prendre
des précautions contre les actes hostiles auxquels notre envie peut nous
conduire.

D'où,
l'envie est nuisible collectivement : l'individu qui envie quelqu'un
d'autre est prêt à faire des choses qui leur nuiront à tous deux pour réduire
le décalage entre eux. De là, Rawls invoque KANT dans sa définition de
l'envie : « l'envie est un des vices exprimant la haine
de l'humanité
 ».[20]

Cependant,
les expressions telles que : j'envie l'harmonie de cette famille, j'envie
votre veste, etc. de même on peut dire à quelqu'un qu'on envie ses possibilités
ou sa réussite plus grande. Dans ces cas d'envie bénigne, comme appelle Rawls,
il n'y a pas d'envie mauvaise, intentionnelle. Nous ne souhaitons pas du mal à
cette famille ou à celui qui possède cette veste. Ces expressions manifestent
de la valeur que nous donnons à cette chose que nous ne possédons pas. Pour
dire comme l'auteur : la vue de leur plus grand bien nous conduit à
chercher à atteindre des biens semblables pour nous de manière socialement
utile.[21]

En ce
sens en vient à distinguer l'envie bégnine que nous exprimons librement et
l'envie émulative, l'envie proprement dite qui est une forme de rancœur qui
tend à nuire à la fois à son objet et à son sujet. Il y tire alors notre
attention : l'envie n'est pas un sentiment moral, mais tout à fait un
vice. Il note aussi les sentiments non moraux liés à l'envie sans pour autant
les confondre avec elle. Il s'agit de la jalousie et de la mesquinerie qui sont
l'inverse de l'envie. Une personne qui est plus avantagée peut souhaiter que
ceux qui sont moins favorisés restent à leur place.

II. 3. L'égalité

Parlant de l'égalité, Rawls dit que dans une société bien ordonnée, la multiplicité des groupes ayant leur propre vie interne tend à réduire la visibilité des différences entre les perspectives des gens. Car nous avons tendance à comparer notre situation avec celle des autres dans le même groupe que nous ou dans un groupe semblable. Il affirme en disant que de nombreux auteurs ont affirmé que la tendance à l'égalité dans les mouvements sociaux modernes serait l'expression de l'envie.[22]
L'envie étant tout d'abord considérée comme répandue dans les sociétés paysannes pauvres ; puisqu'il existe assurément des formes d'égalité qui
naissent de l'envie. L'égalitarisme strict, c'est-à-dire la doctrine qui insiste sur une répartition égale de tous les biens premiers, dérive
certainement d'une telle tendance.

Bref,  l'auteur est contre cette tendance. Pour soutenir cela, il évoque S. Freud qui fait remarquer que le sentiment d'égalité est le résultat de l'envie
et de la jalousie.[23] C'est ainsi qu'il qualifie le recours à la justice de masque pour l'envie, affirme-il.

II. 4. Le bonheur et les fins dominantes

a) Le bonheur

Un homme est heureux, dit Rawls, quand il est en train de réaliser avec (plus ou
moins de) succès un projet rationnel de vie établi dans des conditions (plus ou
moins) favorables, et quand il est assez confiant dans la réalisation de ses
intentions.[24] Le
bonheur a, selon l'auteur, deux aspects, l'un est l'exécution couronnée de
succès d'un projet rationnel qu'une personne cherche à réaliser, et l'autre est
son état d'esprit, sa confiance, basée sur des raisons solides, dans la durée
de son succès. C'est cela l'implication du bonheur rationnel. Rawls interprète
ainsi certains traits particuliers attribués au bonheur : « le bonheur se suffit à lui-même »,
« le 
bonheur est choisi seulement pour lui-même
 », « le bonheur n'est pas un but parmi tous
ceux vers lesquels nous tendons
 », « le bonheur est la satisfaction de l'ensemble du projet » etc.
Reprenons cette définition de Rawls en comprenant que quelqu'un est heureux
quand il réalise avec succès son projet rationnel de vie et qu'il est confiant
dans les résultats de ses efforts.[25]

b) les fins dominantes

Parler
des fins dominantes, il s'agit du but ou de l'objectif positif d'un projet. Sa
non réalisation est conduite par l'indétermination dans la décision qui, selon
Rawls, semble venir du fait qu'un individu a plusieurs objectifs pour lesquels
il n'y a pas de critère de comparaison tout prêt permettant de choisir quand
ils entrent en conflit.[26]
 C'est pourquoi une décision rationnelle
est toujours enviable. Ainsi, pour réussir ses projets, Rawls propose trois
exigences à suivre : 1) une
procédure applicable par tout décideur, 2)
ayant une portée générale, 3) qui
garantisse l'obtention du meilleur résultat.

III. Les raisons de la priorité de la liberté

Dans ce point John Rawls fait entrevoir
qu'une société bien ordonnée est définie comme étant celle qu'une conception
publique de la justice gouverne efficacement. Les membres d'une telle société
sont des personnes morales libres et égales qui se considèrent comme telles.
Cela veut dire qu'ils ont-et sont conscients d'avoir des buts et des intérêts
fondamentaux au nom desquels ils pensent qu'il est légitime d'exprimer des
revendications les uns à l'égard des autres et ils ont-et sont conscients
d'avoir- un droit égal au respect et à la considération quand ils déterminent
les principes qui doivent gouverner la structure de base de leur société. Ils
ont aussi un sens de la justice qui dirige normalement leur conduite.[27]

Une société bien ordonnée réalise aussi les
intérêts de l'ordre le plus élevé des partenaires dans la manière dont leurs
intérêts, y compris les plus fondamentaux, sont mis en forme et contrôlés
eux-mêmes par leurs institutions sociales. Les partenaires se considèrent
eux-mêmes comme des personnes libres qui peuvent revoir et modifier leurs fins
essentielles et qui donnent la priorité à la protection de leur liberté de ce
point de vue.[28]

Dans une société bien ordonnée, le désir
d'avoir un statut est satisfait par la reconnaissance publique des institutions
justes ainsi que par la vie interne riche et variée de nombreuses communautés
d'intérêts que permettent les libertés égales pour tous. La base du respect de
soi-même, dans une société juste, n'est donc pas la part du revenu que l'on a
mais la répartition publiquement reconnue des droits et des libertés
fondamentales. Personne n'est enclin à chercher au-delà de l'égalité qui est
garantie par la constitution les moyens politiques de protéger son statut.
D'autre part, il n'y a aucun individu qui soit prêt à  accepter une liberté moindre que la liberté
égale.

Tout cela peut être possible et vrai quand la
société devient plus juste, car l'égalité des droits et les attitudes publiques
de respect mutuel ont une place essentielle pour maintenir l'équilibre
politique et pour donner aux citoyens le sentiment de leur propre valeur. Si
les différences économiques et sociales entre les divers secteurs de la
société- que l'on peut considérer comme des groupes n'entrant pas en
comparaison- ne risquent pas d'entrainer de l'animosité, au contraire les
injustices issues d'inégalité politique et civile ainsi que des discriminations
culturelles et ethniques ne peuvent pas être aisément acceptées[29].Dans
une société bien ordonnée, donc, le respect de soi-même est garanti par
l'affirmation publique de l'égalité des droits civiques pour tous.

III. 1. L'hédonisme comme méthode de choix

John Rawls donne une nouvelle interprétation
de l'hédonisme différente de celui traditionnel souvent scindé en deux.
Traditionnellement l'hédonisme est compris d'une part comme l'affirmation que
le seul bien intrinsèque est la sensation de plaisir ; d'autre part comme
la thèse psychologique qui pose que la seule chose que les individus recherchent
est le plaisir. Cependant, il définit l'hédonisme comme une conception de la
délibération basée sur une fin dominante. Il montre comment, au moins en
principe, un choix rationnel est toujours possible. Car l'hédoniste soutient
qu'un agent rationnel sait exactement comment procéder pour déterminer son
bien. Il doit découvrir celui, parmi les projets qu'il peut faire, qui lui
promet le plus grand solde net de plaisir par rapport à la douleur. Ce projet
définit son choix rationnel, le meilleur moyen de hiérarchiser ses
revendications concurrentes[30].

Rawls pense que l'hédonisme est la tendance
symptomatique des théories téléologiques dans la mesure où elles essaient de
formuler une méthode claire et applicable de raisonnement moral. La faiblesse
de l'hédonisme reflète l'impossibilité de définir une fin précise qui puisse'
être maximisée. Et cela suggère que la structure des doctrines téléologiques
est radicalement mal conçue : dès le départ, elles relient le bien et le
juste de la mauvaise façon. Nous ne devrions pas dit-il essayer de donner forme
à notre vie en considérant d'abord le bien, défini de façon indépendante. Ce ne
sont pas nos fins qui manifestent en premier lieu notre nature, mais les
principes que nous accepterions comme leur base. Ce sont eux qui commandent les
conditions dans lesquelles ces fins doivent prendre forme et être poursuivies.
Car le moi est le premier par rapport aux fins qu'il défend ; même une fin
dominante doit être choisie parmi de nombreuses possibilités. Il n'est pas possible
d'aller au-delà de la délibération rationnelle. C'est ainsi que Rawls propose
de renverser la relation entre le juste et le bien qui est proposée par les
doctrines téléologiques en considérant le juste comme premier. Pour ce faire,
la théorie morale se développe alors dans la direction opposée[31].

III. 2. L'unité du moi

Vue le résultat de l'hédonisme insatisfaisant
étant donné qu'il n'existe aucun objectif unique en fonction duquel tous nos
choix pourraient être raisonnablement faits ; des éléments intuitionnistes
importants entrent dans la détermination du bien et, dans une théorie
téléologique, ils affectent nécessairement le juste. L'utilitarisme classique
quant à lui essaie d'éviter cette conséquence par la doctrine de l'hédonisme,
mais sans succès. John Rawls cependant, ne veut pas qu'on n'en reste là. Pour
cela, il faut trouver une solution constructrice au problème de choix auquel
l'hédonisme cherche à répondre. Une question reste à poser : comment,
étant donné qu'il n'existe pas une fin unique qui détermine l'ensemble des
objectifs adéquats, il est possible d'identifier un projet rationnel de vie.

Mais la réponse à cette question a déjà été
donnée : un projet rationnel est celui qui serait choisi par une
délibération rationnelle selon la théorie complète du bien. Il reste à
s'assurer que dans le contexte d'une doctrine du contrat, cette réponse est
parfaitement satisfaisante et que les problèmes qui assaillent l'hédonisme ne
se posent pas[32].

La personnalité morale est caractérisée par
deux capacités, celle de concevoir le bien et celle de développer un sens de la
justice. La première se réalise par un projet rationnel de vie, la seconde par
un désir dominant d'agir selon certains principes du juste. Ainsi une personne
morale est un sujet ayant des fins qu'il a lui-même choisies et,
fondamentalement il préfère des conditions qui lui permettent de construire un
mode de vie exprimant aussi pleinement que possible sa nature d'être rationnel,
libre et égal aux autres. Or, l'unité de la personne est manifeste dans la
cohérence de son projet, cette unité étant fondée sur le désir d'ordre plus
élevé de suivre les principes du choix rationnel d'une manière qui s'accorde
avec son sens du juste et de la justice. La condition des objectifs est
progressive mais concomitamment avec ce qu'autorise la justice, on peut
formuler et suivre un projet de vie te ainsi façonner sa propre unité[33].

Dans l'hédonisme, le moi se réalise en
essayant de maximiser la somme des expériences plaisantes dans le cadre de ses
limites psychologiques. Un moi rationnel doit établir son unité de cette
manière. Etant donné que le plaisir est la fin dominante, l'individu est
indifférent aux autres aspects de lui-même et il considère ses atouts naturels
physiques et mentaux et même ses inclinations et es liens affectifs naturels
comme autant de moyens pour obtenir des expériences plaisantes. En outre, ce
n'est pas le fait de viser son propre plaisir qui donne son unité au moi, mais
simplement le fait de rechercher le plaisir en tant que tel[34].

L'unité essentielle du moi est déjà fournie
par la conception du juste. En outre, dans une société bien ordonnée, cette
unité est la même pour tous ; la conception que chacun a de son bien et
qui est donnée par son projet global qui gouverne la société en tant qu'unions
sociales. Rawls fait remarquer qu'en concevant notre projet de vie, nous ne
partons pas de rien, nous n'avons pas à choisir entre des possibilités
infinies, sans structure donnée ou contours fixes. Bien qu'il n'existe aucun
algorithme pour choisir notre bien, aucune priorité du juste et de la justice
limite si bien ces délibérations qu'elles deviennent plus aisées à diriger.
Etant donné que les droits et les libertés de base sont déjà fermement établis,
nos choix ne peuvent pas remettre en cause nos droits mutuels[35].

III. 3. Le bien du sens de la justice

Après avoir donné toutes les composantes de
la théorie de la justice, John Rawls complète son argumentation en faveur de la
congruence du juste et du bien. C'est ainsi qu'il relie ensemble les divers
aspects d'une société bien ordonnée en les plaçant dans le contexte approprié.
Les concepts de la justice du bien sont liés à des principes distincts et le
problème de leur congruence consiste à savoir si ces deux familles de critères
sont compatibles. Plus précisément chaque concept et les principes qui lui sont
associés définissent un point de vue d'après lequel on peut évaluer les
institutions, les actions et les projets de vie.

Le sens de la justice est le désir efficace
d'appliquer les principes de la justice et d'agir selon eux, donc selon le
point de vue de la justice. Il faut donc selon lui, établir qu'il est rationnel
(au sens de la théorie étroite du bien), pour les membres d'une société bien
ordonnée, de poser leur sens de la justice comme dominant leurs projets de vie.
Cela revient à dire que cette disposition à adopter le point de vue de la
justice et à être guidé par lui s'accorde avec le bien de l'individu. Mais cela
ne va pas de soi même dans une société bien ordonnée.  Le problème est seulement de savoir si le
désir dominant d'adopter le point de vue de la justice fait partie du bien même
de l'individu, quand on le définit par la théorie étroite du bien, sans
restrictions de l'information. Reste à savoir si ce désir est effectivement
rationnel, et s'il est rationnel pour un individu, il est rationnel pour tous
et donc il n'existe pas de tendances à l'instabilité.

Pour être plus précis, Rawls prend n'importe
quel individu donné dans une société bien ordonnée en supposant qu'il sache que
les institutions sont justes et que les autres ont( et continueront à avoir) un
sens de la justice semblable au sien et que, donc, ils obéissent ( et
continueront à obéir) à ces dispositions. Il veut montrer qu'en partant de tels
hypothèses il est rationnel pour un individu, au sens de la théorie étroite du
bien, de respecter son sens de la justice. Le projet de vie qui y correspond
est la meilleure réponse aux projets similaires de ses associés ; et, si
c'est rationnel pour un individu, c'est rationnel pour tous[36].

Toutefois, John Rawls souligne qu'il est
important de ne pas confondre ce problème avec celui de la justification de la
justice auprès d'un égoïste. Un égoïste est quelqu'un qui ne considère que ses
propres intérêts. Ses fins essentielles sont en relation avec lui-même :
sa fortune et sa position, ses plaisirs et son prestige social, et ainsi de
suite. Un tel homme dit-il, peut agir de manière juste, c'est-à-dire faire ce
qu'un homme juste ferait ; mais aussi longtemps qu'il reste un égoïste, il
ne peut le faire pour les mêmes raisons qu'un homme juste. Ces raisons sont en
effet incompatibles avec l'égoïsme. Il se trouve simplement que, dans certaines
occasions, le point de vue de la justice et celui des intérêts personnels
égoïstes conduisent à agir de la même façon. C'est pourquoi Rawls ne cherche
pas à montrer que, dans une société bien ordonnée, un égoïste agirait avec un
sens de la justice, ni même qu'il agirait justement parce que ce serait ainsi
qu'il favoriserait le mieux ses intérêts[37].

En établissant les raisons de la congruence
entre le bien et le juste, Rawls fait savoir que conformément à la doctrine du
contrat, les principes de la justice sont publics. Ils caractérisent les
convictions morales qui sont acceptées et partagées par les membres d'une
société bien ordonnée, ce fait étant publiquement reconnu.

Dans une société bien ordonnée où des liens
réels existent à la fois entre des personnes et des formes sociales, il y a de
fortes raisons de préserver de manière simple et naturelle les institutions et
les personnes auxquelles, il est attaché en élargissant ces liens à des
nouvelles possibilités.[38]

S'inspirant du principe aristotélicien (et de
son principe associé) que la participation à la vie d'une société bien ordonnée
est en elle-même un grand bien, John Rawls donne une autre considération de
base à ce sujet. Etant donné la nature sociale de l'humanité et le fait que nos
potentialités et nos inclinaisons dépassent de loin ce qu'une seule vie peut
exprimer, nous dépendons de la coopération 
des autres non seulement pour notre bien-être et les moyens d'y accéder,
mais aussi pour amener à maturité nos possibilités latentes. Et, si nous avons
un certain succès, chacun reçoit quelque chose de la richesse et de la
diversité de l'activité collective. Mais, pour participer pleinement à cette
vie, nous devons accepter les principes qui commandent sa conception, ce qui
veut dire que nous devons respecter notre sens de la justice.[39]

Pour finir cette argumentation, Rawls
souligne une dernière raison qui est liée à l'interprétation Kantienne :
« agir justement est quelque chose que nous voulons en tant qu'êtres
rationnels, libres et égaux [40]».
Le désir d'agir justement et celui d'exprimer notre nature de personnes morales
libres s'avèrent être pratiquement le même désir. Quand quelqu'un a des
opinions vraies et une compréhension correcte de la théorie de la justice, ces
deux désirs le mènent dans la même direction.

Pour Rawls, le désir d'exprimer notre nature
comme être rationnel, libre et égal aux autres, ne peut être satisfait qu'en
agissant selon les principes du juste et de la justice, qu'en leur donnant la
priorité absolue. Ceci découle de la condition qui en fait des principes
irrévocables : puisque ces principes sont dominants, le désir d'agir selon
eux n'est satisfait que dans la mesure où il est également dominant vis-à-vis
des autres désirs. C'est en agissant selon cette priorité que nous exprimons
notre liberté à l'égard des contingences et des circonstances fortuites. C'est
pourquoi nous n'avons pas d'autre choix si nous voulons réaliser notre nature
que de décider de préserver notre sens de la justice et d'en faire le désir
dominant.[41]

L'ampleur de notre succès dépend de la mesure
où nous agissons en accord avec notre sens de la justice comme règle irrévocable.
Ce que nous ne pouvons pas faire, c'est exprimer notre nature en suivant un
projet qui considère le sens de la justice comme un désir parmi tant d'autres.
Car ce sentiment révèle ce qu'est la personne et faire un compromis n'est pas
pour le moi réaliser sa liberté mais au contraire, céder aux contingences et
aux accidents du monde. Cela étant dit, nous voici au terme de notre exposé en
nous résumant par les mots qui suivent.

CONCLUSION

Tout compte fait, notre travail réflexif a consisté à présenter d'une manière laconique, le livre de John Rawls, La théorie de la justice sur la partie
concernant la justice comme bien. La société étant conçue comme une entreprise
de coopération en vue de l'avantage mutuel, elle est bien caractérisée à la fois
par un conflit d'intérêt  et par une
identité d'intérêt.[42]
Rawls préconise qu'il y ait l'égalité des droits, des attitudes publiques et le
respect mutuel qui ont une place essentielle pour maintenir l'équilibre
politique et pour donner aux citoyens le sentiment de leur propre valeur. Une
société bien ordonnée réalise aussi les intérêts de l'ordre le plus élevé des
partenaires dans la manière dont leurs intérêts, y compris les plus
fondamentaux, sont mis en forme et contrôlés eux-mêmes par leurs institutions
sociales. Ainsi, dans le contexte d'une société bien ordonnée, le projet
rationnel de vie que peut avoir un individu renforce et exprime son sens de la
justice.[43]

Au terme de notre analyse assez longue de la
conception de la justice comme bien, rappelons que notre travail consistait à
montrer que dans une société bien ordonnée, être une bonne personne (et avoir
en particulier un sens efficace de la justice) est effectivement un bien pour
cette personne et que cette forme de société est la bonne. Ainsi, une société
bien ordonnée satisfait les principes de la justice qui sont collectivement
rationnels dans la perspective de la position originelle ; et, du point de
vue de l'individu, le désir de respecter la conception publique de la justice
qui dirige son projet de vie s'accorde avec les principes du choix rationnel.
Cette vision renforce les valeurs de la communauté et, avec elles, l'analyse de
la justice comme équité est achevée.

Nous
sommes convaincus que ce livre est d'une grande richesse pour n'importe quelle
société humaine. Il peut
aider les hommes à bien vivre dans une
société bien ordonnée dans
la justice et l'égalité de droit sans privilégier les intérêts des uns au
détriment des autres. Étant
des êtres de relation, nous avons besoin les uns des autres, le bien des autres
et le nôtre sont complémentaires.

Fait à Kinshasa, le 20/O3/2017

Par KHOJI YAVA
Christian et BANZA Christian, OCD, étudiants en G3 philosophie au grand
séminaire de philosophie Saint André Kaggwa.



Table
des matières


INTRODUCTION.. 1


I. La justice comme bien. 1


I. 1. L'autonomie. 2


I. 2. Les principes objectifs ou objectivité. 2


II. La théorie de la justice comme équité. 3


II. 1. L'idée d'union sociale. 3


II. 2. Le problème de l'envie. 4


II. 3. L'égalité. 5


II. 4. Le bonheur et les fins dominantes. 6


a) Le bonheur 6


b) les fins dominantes. 6


III. Les raisons de la priorité de la liberté. 6


III. 1. L'hédonisme comme méthode de choix. 7


III. 2. L'unité du moi 8


III. 3. Le bien du sens de la justice. 9


CONCLUSION.. 12


Table
des matières.............................................................................................................................................13



 
 
 

 
 
  
  
  
  
  
  
  
  
  
  
  
  
 
 
 







[1] D.
COLLIN, Questions de morale, Paris,
Armand Colin, 2003, p.289.



[2]Rawls,
J., Théorie de la justice, traduit de
l'anglais (USA) par Audara, éd. Points,
2009, p.557



[3] Ibid.



[4] J. RAWLS,op.cit.,p.558



[5] Ibid., p.559



[6] Ibid.



[7] Ibid., p.560.



[8] Ibid., p.561



[9] J. RAWLS,op.cit.,p.561.



[10] Ibid., p.562



[11] Ibid.,p.564



[12] J. RAWLS, op.cit., p. 564.



[13] Ibid.



[14]Ibid.,
p.565.



[15] Ibid.,  p.567.



[16]Ibid., p.571.



[17]J. RAWLS, op. cit.,p. 572



[18] Ibid.



[19]Ibid.,p.575.



[20] Kant
cité par John Rawls, La théorie de la
justice
, p.575



[21] Ibid.



[22]John
Rawls, théorie de la justice, traduit
de l'anglais (USA) par Audara, éd. Points, 2009, p.579



[23] J. RAWLS, op. cit., p.582.



[24] Ibid., p.591.



[25] Ibid., p.592.



[26] Ibid., p.594.



[27]J. RAWLS, Op. Cit., p.584.



[28]Ibid., p 585.



[29] Ibid., p 587.



[30] J. RAWLS, op.cit.,p 596-597.



[31] Ibid., p. 601.



[32]J. RAWLS, op.cit., p. 602.



[33]Ibid., p 603.



[34] Ibid.



[35] J. RAWLS, op.cit., p 603-604



[36]J. RAWLS, Op. cit., p 608-609.



[37] Ibid., p 609.



[38] Ibid., p 612.



[39] J. RAWLS, op.cit., p.612.



[40] Ibid., p 613.



[41] Ibid., p 615.



[42] Ibid.



[43]J. RAWLS, op.cit., p.557.




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