L'illusion philosophique

Comment réagir lorsque la philosophie devient une question vitale pour nous ? Il faut savoir que la quête philosophique a un trait fondamental dont le mode de connaissance contredit son essence ou sa liberté. Ce mode de connaissance s'appelle illusion philosophique. Malgré ses défaites et pour trouver le sens de ses défaites, la philosophie ne veut se servir que de l'esprit humain et refuse de prendre pour base la révélation. C'est à ce point que l'illusion s'annonce. Tout devient obscur. Les échecs de l'histoire de la philosophie, ainsi que son infériorité à l'égard de l'évidence scientifique, de la perfection artistique et de la certitude religieuse, ne résultent pas d'une suite d'erreurs dont seraient responsables
les philosophes du passé et dont une philosophie bien comprise nous débarrasserait un jour ou l'autre. Tous ces traits négatifs de la philosophie sont nécessaires. Le philosophe ne peut pas nier cet état de fait, ni espérer le voir disparaitre. Il doit reconnaître sa nécessité et sa signification
positive, afin que la philosophie puisse avoir toute sa portée. Qu'est-ce qu'au juste la philosophie ? Est-ce une branche de la science ou de la théologie ? Ou bien un mélange de deux ?

Voilà le monde que le Frère Christian KHOJI, étudiant en première philosophie,  nous fait découvrir.


 

 Introduction

L'illusion philosophique comme le souligne Karl Jaspers[1], est une réaction d'une étudiante exceptionnellement douée devant la situation  de la philosophie au moment où celle-ci devint pour elle une question vitale. L'étudiante qui se trouve être Jeanne Hersch raconte en fait son expérience faite de sa rencontre avec la philosophie allemande. Passionnée pour la philosophie, Jeanne Hersch se trouve en même temps terriblement déçue. Mais cette déception devient pour elle un
élément nécessaire, inéluctable, de la quête philosophique, car ce n'est pas en renonçant à des espoirs philosophiques injustifiés qu'on atteindra la vérité philosophique. Jeanne Hersch croit découvrir un trait fondamental, non pas fortuit, mais inévitable de la quête philosophique dans un mode de connaissance réifiant
qui en contredit l'essence. Ce mode de connaissance, elle l'appelle l'illusion de la philosophie. ; cette essence elle l'appelle liberté. Passionnément, elle saisit dans cela même qui semble d'abord décevant, ce qui fait la force de la philosophie. Elle essaie à travers ses écrits de nous conduire à une confiance philosophique qui
essaie de trouver la terre ferme dans la loyauté sans réserve avec laquelle elle reconnait l'illusion philosophique. C'est ce que nous essayerons d'aborder dans notre travail à travers les lignes qui suivent.


II. REGARD SUR L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

De prime abord, nous savons tous qu'il n'y a pas une définition de la philosophie universellement acceptée par tous les philosophes. C'est là déjà dès le départ un problème philosophique. Même si la philosophie a existé il y a de cela 2500 ans, nous pouvons toujours à nos jours trouver des manuels des grands philosophes qui traitent sur le problème de la définition de la philosophie. Des exemples sont multiples, nous pouvons citer à titre d'exemple le livre intitulé : « qu'est-ce que la
philosophie ? »
de Heidegger[2].
Nous référant aux notes de cours de l'introduction à la philosophie du Père Julien à la page 27, nous disons : «  c'est un fait indéniable que la philosophie n'a
jamais réussi à s'imposer à l'instar des mathématiques ou de la physique, comme
une science reconnue et pratiquée par tous les philosophes[3] ».

En effet, nous pouvons parler d'influences et
de traditions comme on en parle dans l'art, mais non pas d'étapes constructives
dans la conquête d'une vérité permanente. Jeanne Hersch constate que chaque
nouvelle philosophie, bien qu'elle soit obligée de tenir compte des systèmes
antérieurs, veut être le point de départ de la vraie philosophie dont elle
resterait la base. Mais deux ou trois disciples au plus la continuent, la tuent
en pétrifiant son schéma ou bien la refont tout autre, et la chaine se rompt.
Nous ne pouvons plus espérer un édifice philosophique comparable à celui de la
science, c'est une impossibilité. Non seulement c'est impossible, mais encore
c'est interdit. La seule possibilité d'un tel édifice serait la fin de la
philosophie. Faut-il de ce point de vue se décourager à la quête de la
vérité ? Cette question trouvera sa réponse chemin faisant.

III. AMBIGUITE DU PROBLEME PHILOSOPHIQUE.

Au cours de l'histoire, la philosophie n'a
pas laissé les gens indifférents. C'est dans cette optique que Jeanne Hersch se
pose certaines questions partant de l'histoire et l'évolution de la
philosophie ; elle donne pour cela une lumière sur ce qu'un problème
philosophique à la différence de la Théologie, de la science et de l'art en
donnant les caractères spécifiques du problème philosophique. Un problème
philosophique dit-t-il, ne peut être résolu ni par la Théologie ni par la
science. Dès que la science peut le résoudre avec évidence, un problème
philosophique cesse de l'être. Et la Théologie de son côté fait intervenir le
dogme qui fait d'un problème philosophique une matière de Foi. A la différence
de l'art, la philosophie a toujours ce caractère d'être une morale, et une
morale exigeante qui demande fidélité dans l'œuvre et dans la vie. Sans cette
fidélité la philosophie n'est plus qu'un jeu menteur. Une philosophie doit
toujours coïncider avec le devenir du philosophe, contrairement à une œuvre
d'art qui après son achèvement se détache de l'artiste.

 En
effet, un problème est Théologique lorsque la réponse sans être démontrée, est
reconnue comme un dogme, qu'on ne la critique plus, qu'elle devient article de
Foi. Par exemple la virginité, l'Assomption de la vierge Marie. La question est
scientifique quand on s'efforce d'y trouver une réponse par une méthode admise
comme évidente par tout être humain normal, ce qui vise à rendre la réponse
indiscutable comme celle du dogme en théologie. Pour la science une réponse une
fois démontrée juste, reste juste ; bien qu'on puisse la compléter, la
préciser, l'élargir ou en faire un cas particulier d'une vérité plus générale,
ce qui n'est pas le cas pour la philosophie qui est en perpétuel devenir.  Le trouble actuel de la philosophie dérive du
fait qu'elle a été et science et théologie. Puisqu'en soulevant la question,
elle appelle une réponse objectivement évidente et en ce sens elle appartient à
la science, ou bien il s'agit d'une réponse à laquelle il faut croire sans
démonstration rationnelle, pour cela elle appartient à la théologie. Et
pourtant, à la différence de la théologie, malgré ses défaites et pour trouver
le sens de ses défaites, la philosophie ne veut se servir que de l'esprit
humain et refuse de prendre pour base aucune révélation. C'est à ce point que
l'illusion s'annonce. Tout devient obscur. Qu'est-ce qu'au juste la
philosophie ? Est-ce une branche de la science ou de la théologie ?
Ou bien un mélange de deux ? Que peut-on tirer de résultats aussi
contradictoires ?

Il sied de souligner que la philosophie ne
peut avoir ni l'évidence de la science, ni la certitude de la religion, ni la
perfection de l'art. Si elle pourrait l'être, elle mourait ; puisque si la
philosophie se croit science apodictique, elle s'aveugle sur sa propre nature
et devient fanatique. Ce serait la fin de tout changement, c'est la mort. Si
elle peut devenir dogme, c'est compliqué étant donné qu'il lui faut raisonner,
elle n'est pas la Foi. Elle prétendrait démontrer ce qui ne peut être que
croyance. Elle est dans ce cas impie envers la Foi,  menteuse envers la science. Ici encore  Jeanne Hersch y voit l'aveuglement et la
mort. Si elle peut devenir art, elle construirait un système harmonieux,
cohérent, équilibré comme une œuvre d'art achevé et fermé comme elle alors
qu'une œuvre d'art ne supporte pas le devenir. Ici encore la mort s'ensuit.
C'est dans ces nuages philosophiques que certains esprits scientifiques
considèrent la philosophie avec tant de mépris. Elle leur parait à première
vue, vague. Quoi imaginer de plus vague que la philosophie ? Peut-on monter
dans un avion si dès le départ on sait que l'atterrissage est incertain ?

La philosophie vise à l'évidence scientifique
sans qu'il lui soit permis d'y atteindre ; qu'il lui faut exprimer
symboliquement une croyance (puisque ce n'est pas un savoir évident) sans qu'il
lui soit permis de s'y cramponner une fois pour toutes et sans que son
expression puisse être parfaite et définitive. Ce qui fait que la philosophie
engage. Elle a sa morale propre qu'il ne faut pas dire pour ne pas la détruire.
Que faire fasse à cette situation minable de la philosophie ? Jeanne
Hersch ne nous donne pas de solution. Elle donne ne fut-ce  qu'une forme aussi vide que possible, dont le
sens se réduit presque à montrer un vide, et dire : la philosophie engage
toute la vie à quelque chose, et elle correspond au devenir d'une vie fidèle à
quelque chose. Cela peut être par le fait que quand elle écrivait son livre,
elle était encore étudiante comme 
elle-même le dit : « reprendre un livre de jeunesse pour
l'offrir à nouveau au public est une expérience bien étrange. Quand j'ai écrit
l'illusion
philosophique
, j'étais encore étudiante[4]. 

La philosophie ne se distingue des autres
domaines de l'esprit humain que négativement, par des impuissances. De la
science, elle envie le caractère apodictique car ne pouvant prétendre parvenir
à l'évidence. De la religion elle envie la foi car ne pouvant tout démontrer.
De l'art elle envie la perfection sachant ne plus posséder une vérité absolue
et définitive. De cette manière Jeanne Hersch montre que les insuffisances de
la philosophie comparées à la science, à la religion et à l'art,  sont nécessaires, indispensables à sa
duplicité essentielle ! Si l'acte de poser et de résoudre un problème
philosophique comporte une décision, il faut qu'il y ait à la base de cette
décision une liberté.

Il existe une perpétuelle lutte en
philosophie. Cette lutte d'abord contre le philosophe pour le pénétrer, lutte
ensuite pour se reconquérir soi-même. En ce sens on ne comprend pas du tout où
mène finalement la philosophie. Peut-on lutter ou chercher si d'avance on sait
que l'on y arrivera pas ? Il s'agit là d'infériorité de la philosophie
lorsqu'on la regarde du dehors pour la comparer à un autre domaine comme le
stipule Kant dans son œuvre  « prolégomènes » : si c'est une science, d'où vient qu'elle ne
puisse obtenir, comme les autres sciences, une approbation unanime et
durable ? Si ce n'en est pas une, d'où vient qu'elle s'en targue
continuellement et qu'elle leurre l'esprit humain d'espoirs inassouvis, jamais
atteints ? (...) Alors que toutes les autres sciences progressent sans
arrêt, il semble que celle-ci, qui veut être la sagesse même et donc chacun
consulte les oracles, piétine constamment sur place sans avancer d'un seul pas[5].

Par ailleurs, si on la considère de l'intérieur, du point de vue philosophique,
ce défaut est une nécessité parce que la philosophie décide de l'être du sujet
en éclairant le monde objectif. Elle n'est pas la clarté obtenue, elle est
l'activité qui l'obtient, la décision qui la crée et crée en même temps le
sujet. Elle est être même du sujet.

IV. NOTRE FOI ET LA PHILOSOPHIE

Comme nous l'avons déjà dit ci-haut[6],
une philosophie qui ne serait que l'expression de la Foi et l'appel à la foi,
ne serait non plus philosophie. Faut-il de ce point de vue exclure la Foi pour
nous étudiants en philosophie ? Telle est la problématique qui se pose
puisque cette philosophie qui ne serait que l'expression de la Foi, la décision
qu'elle oblige à prendre sans cesse, serait déjà irrévocablement prise.
L'alternative « être » ou « n'être pas », ne serait plus
radicale, puisque le monde objectif est rempli pour l'éternité par la présence
de l'être existant absolument en tant que créateur. Cela ne signifie nullement
qu'il n'y ait aucune foi en philosophie, ni que l'inspiration religieuse
suffise à supprimer le caractère philosophique d'un système. Au contraire, il y
a une foi philosophique. Mais elle n'est et ne peut être, si on l'abstrait de
tout système particulier et qu'on ne la considère pas en action, que la foi la
plus formelle, la plus nue, que l'homme puisse concevoir. Elle est à l'origine
de la pensée philosophique, un vide qui
rend possible la liberté, la décision.
Toutefois, cette foi philosophique
n'est pas celle que nous professons dans le crédo; le point de foi de toute
philosophie c'est de croire à un vide où l'homme a la place de décider de
lui-même au nom de sa liberté. La liberté est le point essentiel en
philosophie. Et la vraie foi doit être celle qui tient compte de la liberté de
l'être humain. La sainte Eglise notre mère est très claire à ce sujet ;
elle nous apprend que la foi ne s'impose pas, mais se propose. Pour être humaine,
" la réponse de la foi donnée par l'homme à Dieu doit
être volontaire ;
en conséquence, personne ne
doit être contraint à embrasser la foi malgré soi.[7].
Ce qui nous pousse à dire que l'homme véritable est celui qui a la liberté
d'agir quel que soit le cadre dans lequel il se trouve, autrement ce serait faire l'autruche que de ne pas être
libre.

 Cependant, certaines personnes nient
catégoriquement la liberté en se plaignant qu'elles ne seront pas libres d'agir
et que philosopher pour elles, semble être impossible puisqu'elles semblent
dérivées de la plénitude d'une foi religieuse où pourra s'accomplir la
soumission du sujet au destin ou à Dieu, cela rend la philosophie impossible,
cas de certains jeunes en formation qui ont peur de se lancer dans cette
aventure philosophique par peur d'être virés. Cela étant, Jeanne Hersch donne
l'attitude à prendre pour que nous ne puissions pas faire de l'hypocrisie et
être des bombes à retardement.  Elle dit
ceci : « que le philosophe
parte tout seul pour décider de lui en décidant de son univers ou qu'il parte
avec la foi pour décider de ce qu'il sera avec Dieu, il part toujours du vide,
il part toujours sans avoir Dieu ; Dieu peut être impliqué dans son
univers, mais lui est seul en face ».
Nous comprenons qu'ainsi isolé et
réduit à lui seul, l'homme se serve de ce qui, tout en lui appartenant en
propre comme sujet, lui donne prise sur le monde objectif auquel il s'oppose.
C'est le monde de sa raison.

CONCLUSION

 Sans
prétendre épuiser toute la richesse de l'illusion philosophique, notre
travail a consisté à montrer d'une part qu'à la base de toute activité
philosophique il y a la croyance à un résultat final  qui sera un savoir objectif : atteindre
la vérité. Cette croyance paraît être une illusion parce que, non seulement la
philosophie n'a pas abouti à un savoir objectif, mais encore elle ne le doit
pas, ce sera sa mort et la fin de toute liberté humaine. D'autre part, cette
illusion est indispensable à la philosophie. Ainsi donc, les échecs de
l'histoire de la philosophie, ainsi que son infériorité à l'égard de l'évidence
scientifique, de la perfection artistique et de la certitude religieuse, ne
résultent pas d'une suite d'erreurs dont seraient responsables les philosophes
du passé et dont une philosophie bien comprise nous débarrasserait un jour ou
l'autre. Tous ces traits négatifs de la philosophie sont nécessaires. Le
philosophe ne peut pas nier cet état de fait, ni espérer le voir disparaitre.
Il doit reconnaître sa nécessité et sa signification positive, afin que la
philosophie puisse avoir toute sa portée. En parlant de l'illusion philosophique, ce n'est plus une attaque nihiliste contre
la philosophie, c'est un effort déployé pour mettre à nu, dans la philosophie,
ce qui seul est essentiel, le besoin de vivre en elle et de la servir.

Que le Père Tharcisse Lyonze trouve à travers
ces lignes les sentiments de notre gratitude pour  nous avoir fait gouter à ce bon repas
philosophique qu'est le livre illusion philosophique de Jeanne
Hersch, surtout de nous avoir donné le goût de la lecture dès notre arrivée à
Kinshasa pour la  suite de notre
formation.


Frère
Christian KHOJI, ocd





[1] JEANNE
HERSCH, L'illusion philosophique,
édit. Plon, Paris, 1964,  p. 11-18.



[2] HEIDEGGER, qu'est-ce que la
philosophie Trad. Kostas Axalos et Jean Beaufret
Paris, Gallimard, 1957



[3] JULIEN, P., Introduction à la
philosophie,
notes des cours pour les étudiants de la première philosophie
de Saint André Kaggwa, année académique 2014-2015.



[4] JEANNE
HERSCH, L'illusion philosophique,
édit. Plon, Paris, 1964,  p221.



[5] E. Kant, Prolégomènes, Introd.




[6] Voir : Ambiguïté du
problème philosophique,
page 2.



[7]Site internet : www. Vaticina. va/archive/FRA0013/PY.HTM à
11 :10




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