ELOGE DE LA PHILOSOPHIE

Ce samedi 23 mai 2015 le Frère Christian BANZA, philosophe de la première année, nous a partagé le fruit de ses recherches : Qu'est-ce que la philosophie ? Quand est-ce qu'elle a commencé ? Pourquoi philosopher ? Si nous définissons la philosophie et justifions sa pratique, Maurice Merleau-Ponty nous invite à établir le rapport entre la conscience et la nature, c'est-à-dire, il nous appelle à toujours faire allusion à la conscience et à l'introspection ; à pratiquer de la bonne philosophie ; celle d'expression et non celle d'impression qui fait parler d'illusion de la philosophie. La philosophie  ne comporte pas d'illusion en soi, mais les philosophes que  nous sommes. Il peut manquer de philosophes au monde, mais pas de philosophie. Penser la fin de la philosophie, c'est chercher la disparition de l'humanité. 
  
 

 


INTRODUCTION

Notre réflexion de ce soir tourne autour du livre « Eloge de la philosophie », œuvre de Maurice Merleau- Ponty, auteur français né en 1908 à Rochefort et mort en à Paris 1961. Philosophe existentialiste, Maurice Merleau-Ponty est l'auteur d'un ouvrage clé du mouvement des idées au xxe s, « Phénoménologie de la perception »[1].

1. Eloge

Depuis des siècles, et depuis que l'homme apparut sur la terre, la philosophie fit irruption dans son histoire, l'accompagne et poursuit son évolution graduelle. L'homme s'étonne sur la nature, sur ses réactions, sur ses changements cyclique et climatique, sur son entourage, sur lui-même, enfin, il pense à ce qui peut être à la base de tous ces changements et croissances, à tout ce qui existe. Il s'interroge sur ce qui se déroule autour de lui, il pense à ce qui arrive, il cherche à comprendre ce qu'il vit, il s'imagine le futur, il le prépare ; il « philosophe ».

                 L'homme se questionne sur des faits qui se produisent, il en fait des problèmes et les soulève devant la communauté pour les traiter, les prouver et en trouver des solutions possibles. Cette réaction de l'homme vis-à-vis de la nature et de soi-même est appelée « philosophie », c'est-à-dire cet acte d'amour qui sort du commun, qui fait penser à ce que tout le monde n'a pas à l'idée, qui fait marcher la tête haute pendant que tout le monde est à genoux, qui fait se tenir debout pendant que tout le monde s'endort, qui pousse à regarder au-delà de ce que le mortel voit. Cet acte d'amour mène à penser avec tout le monde, mais jamais penser comme tout le monde, à agir pour tous, mais jamais avec tout le monde, à être pris pour la cause des autres, et jamais à cause des autres.

                 Révérends pères, chers frères, la philosophie, personne ne l'ignore, contribue, depuis toujours, à lever les équivoques et à fonder les certitudes ; elle est, comme la définit notre auteur, le fait d'avoir, inséparablement, le « goût de l'évidence » et « le sens de l'ambiguïté »[2]. Elle est cette science qui étudie les principes et les causes. La philosophie est, selon Lavelle, une expression positive de pensée qui, à elle-même, ne suffit pas sans une expression, en lui donnant pour objet
« ce tout de l'être où notre être propre vient s'inscrire par un miracle de tous les instants ».[3] Et affirme qu'une pensée sans langage ne serait pas une pensée pure, plutôt une intention de penser. Cela pour dire que philosopher sans s'exprimer ne serait que se faire l'idée d'une philosophie. Et Bergson de souligner que l'expression
suppose quelqu'un qui s'exprime, une vérité qu'il exprime, et les autres devant qui il s'exprime. Ce sont, là, les  trois conditions du postulat de l'expression et de la philosophie[4]. Si philosopher est découvrir le sens premier de l'être, on ne philosophe donc pas en quittant la situation humaine, il faut, au contraire, s'y enfoncer. Le savoir absolu du philosophe est la perception des réalités de son monde. Pourquoi j'existe ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?... sont
les problèmes soulevés par la philosophie bien qu'elle n'y soit pas pour en donner des solutions ; les sciences et la foi y arrivent.

 La philosophie est ce fait, libre et conscient de trouver la position d'un problème et en proposer d'éventuelle solution, car, comme le dit Bergson, « un problème bien posé est bien près d'être résolu »[5]. Ce qui ne signifie pas que l'on a déjà trouvé quand on cherche, mais que l'on a déjà inventé.

                Ainsi, la perception (faculté permettant d'appréhender la réalité) fonde tout parce qu'elle nous enseigne, pour ainsi dire, un rapport obsessionnel avec l'être : il est là devant nous, et pourtant il nous atteint du dedans.[6]

La  philosophie est cette science qui dissipe les vertiges et chasse les angoisses. D'où l'intuition, qui est la conscience d'un accord et d'un apparentement entre le philosophe et les phénomènes. Elle ne prétend pas expliquer la vie, mais la déchiffrer, comme le peintre, dit Bergson, déchiffre un visage, l'interprète. Il faut retrouver
« l'intention de la vie, le mouvement simple qui court à travers les lignes, qui les lie les unes aux autres et leur donne une signification ».[7]

La philosophie est alors un essai de compréhension de l'univers dans sa totalité, un examen de responsabilité morale dans l'obligation sociale de l'homme. Elle est un effort pour fonder les naturelles. Elle est une manière de voir, de comprendre et d'interpréter le monde. Ainsi dit, ceci donne une idée de la complexité et de la diversité de la philosophie en tant que réflexion sur les variétés d'expériences humaines.

La philosophie est une étude rationnelle, méthodique et systématique des questions qui sont les plus importantes pour l'homme.[8] De ce fait, deux caractéristiques se posent pour elle : elle est une activité réflexive et, elle n'a aucun sujet d'étude qui lui soit explicitement assigné, mais elle est un type d'opération mentale qui peut prendre  tout domaine comme objet d'étude.   

La philosophie est, donc, cet amour, ce désir du savoir, une observation attentive de la nature. Elle est enfin l'ensemble formé par les connaissances respectivement théoriques, pratiques et poétique qui, à l'origine, constituaient la connaissance (pensée) humaine au sens large. C'est la première et la plus ancienne des définitions de la philosophie.

2. Théodicée

Pour ce qui est de la théodicée, Merleau-Ponty évoque Bergson qui définit brièvement l'être de Dieu comme une durée plus durée que la nôtre, « concrétion » de toute durée, qu'il appelle l' « éternité de vie » et qui contiendrait éminemment notre durée. Mais c'est dire qu'en allant d'elle à nous, on va du plus au moins, et que ce moins n'a pas besoin d'explication, le néant, comme dit Malebranche, n'ayant pas de propriétés.[9] Il le définit encore comme « principe du bien », mais il rejette énergiquement les arguments de la théodicée classique qui font du mal un moindre bien[10] (théodicée, selon la définition classique). Il donne l'exemple d'un philosophe optimiste qui se complait en des arguments de ce genre, dans le silence, devant une mère venant de voir mourir son enfant. Il lui admet un optimisme empirique : Il y a une vie au-delà du plaisir et de son contraire...[11]. Cet optimisme ne justifie pas la souffrance par la joie dans le monde. Il est, par
là, clair que la philosophie dit ou définit Dieu. De ce fait, elle mène à la foi, l'explicite et la défend. Ce sont ses rôles prépondérants (apologétique,
théologique et pollinique).[12]

Ce pendant, ce qu'on remarque aujourd'hui dans le philosophe est loin de ce
qui doit être.  On ne doit pas attendre
d'un philosophe qu'il aille au-delà de ce qu'il voit lui-même, ni qu'il donne
des préceptes dont il n'est pas sûr. Beaucoup de philosophes cherchent à tout
résoudre,  à tout traiter, or
l'impatience des âmes n'est pas ici un argument : on ne sert pas les âmes
par l'à peu près... C'est donc le philosophe et lui seul qui est le juge.

Merleau-Ponty, de même que  nous,
constate que le philosophe moderne est souvent fonctionnaire, toujours
écrivain, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une
contrepartie : ce qu'il dit entre d'emblée dans un univers académique où
les options de la vie sont amorties et les occasions de la pensée voilées.[13]
Or la philosophie mise en livres a cessé d'interpeller les hommes, ajoute-il.
Au lieu d'affronter son peuple, le philosophe moderne cherche à être couvert
par l'immunité littéraire.

Il est frappant de constater qu'aujourd'hui on ne prouve plus guère Dieu
comme le faisaient saint Thomas ou saint Anselme, ni d'autres réalités
philosophiques. Le philosophe actuel ne cherche plus, notre pensée est une
pensée en retraite. On revient sur l'une ou l'autre des traditions, on la
défend. Et au lieu de se fonder sur des valeurs et des vérités aperçues, les
convictions des philosophes se fondent sur les vices et les erreurs.
Aujourd'hui, parfois mal interprétée, on s'imagine que la philosophie n'est
qu'une nuée, un bavardage ou encore un privilège de spéculation.

CONCLUSION

Pour atterrir avec notre exposé, rappelons qu'il a été question de nous
remémorer les valeurs de ce riche domaine qu'est la philosophie, de nous
appeler à une bonne interprétation de celle-ci et à son bon usage. Que chacun
de nous quitte la philosophie des livres et passe à sa pratique  consciente, sachant qu'elle (la philosophie)
n'est pas comme une idole dont Socrate serait le gardien et qu'il devait mettre
en lieu sûr.[14] Elle
doit être dans nos relations avec notre peuple (nos pères, nos mères, nos
sœurs, nos amis et frères), notre entourage. Car, philosopher c'est chercher,
c'est impliquer qu'il y a des choses à voir et à dire ;[15]c'est
voir et éclairer dans la nuit.

Le philosophe est cet homme lucide qui perce l'obscurité, voit dans la
nuit, survole la cité. Et Hegel de dire que le philosophe est comme l'oiseau de
Minerve qui ne sort qu'à la fin du jour et quand le travail historique est
terminé... car il est le seul à ne pas subir l'histoire[16].

 La réflexion de Merleau-Ponty
porte principalement sur le rapport entre la conscience et la nature, c'est-à-dire, il nous
appelle à toujours faire allusion à la conscience et l'introspection ; à
pratiquer de la bonne philosophie ; celle d'expression et non celle
d'impression qui fait parler d'illusion de la philosophie. Or, la
philosophie  ne comporte pas d'illusion
en soi, mais les philosophes que  nous
sommes. Il peut manquer de philosophes au monde, mais pas de philosophie.
Penser la fin de la philosophie, c'est chercher la disparition de l'humanité.

Conscient de notre incapacité de pouvoir sonder toutes les richesses
que  nous octroie cette science des principes
et causes des êtres et des choses, nous appelons à votre effort scientifique
d'en fouiller les profondeurs et de ne jamais vous en dérouter. Je dis et je
vous remercie.


 


Frère Christian BANZA, ocd.






[1]Pierrette Bonet,
Dictionnaire des philosophes, sous la direction de Denis
Huisman, 2e édition revue et augmentée, Paris, PUF, 1993.




[2] Maurice  Merleau-Ponty, Eloge de la philosophie. Gallimard,
1953, p10



[3] Idem, p11                                                                               



[4] Maurice Merleau-Ponty, Eloge de la philosophie. Gallimard, 1953, p43



[5] Idem p23



[6] Idem P25



[7] Idem p35



[8] Cours d'introduction à la philosophie du R.P. Julien Mumpwena



[9] Maurice Merleau-Ponty, Eloge de
la philosophie
. Gallimard,
1953, P36



[10] Idem p37



[11] Idem. P37



[12] Cours de philosophie médiévale de l'A. Michel-Gérard



[13] Maurice Merleau-Ponty,  Eloge de
la philosophie. Gallimard, 1953, p.48



[14]  Maurice Merleau-Ponty, Eloge de
la philosophie. Gallimard,
1953, p.51



[15] Idem p.57



[16] Idem p.67




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